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De privilège et de fragilité

Merci !

Un mot, avant de commencer ce billet, avant d’entamer la chronique et le sujet suivant. Merci à tous et à toutes, mes frères et sœurs de cœurs pour vos messages d’encouragement et d’amour. Merci pour votre présence dans ma vie. Je vous embrasse tous et toutes bien fort.
Le billet précédent sur la sororité a provoqué plus de réactions que je n’imaginais, toutes positives et m’ont conforté dans l’idée que quelque part, nos expériences sont partagées. Quelque part, une personne vit la même chose que moi et si mes mots peuvent encourager, aider avancer, alors je continuerai de publier mes expériences et pensées intimes.
La multiplicité des questions et réactions a fait que ce billet va aller un peu dans tous les sens. Je me suis demandé si ce n’était pas mieux de réfléchir à ce que j’allais répondre quelques jours, afin de structurer ma pensée. Puis je me suis dit non, je pense ce que je pense, et structurer ma pensée pourrait signifier, si je ne fais pas attention, à la diluer.
Alors en vrac, je voudrais parler privilège et fragilité. Attention, pavé (la suite est super longue) !!!
Privilège conféré à un groupe de personnes dû à leur statut social, leurs aptitudes physiques, leur genre ou leur couleur de peau.
La « fragilité » ici, indique les réactions des personnes possédant ces privilèges, lorsqu’on aborde ce sujet. En général, elles peuvent se sentir attaquées, menacées, sur la défensive et/ou dans le déni. En effet, les remises en cause de ces privilèges créent chez le privilégié le déni total de l’expérience de l’autre, ce qui fait que l’autre, ne se sentant pas justifié de s’exprimer, ne va plus le faire et le dialogue va se trouver coupé, les relations vont perdre de leur authenticité.
Premier exemple : moi, de genre féminin, et toi, de genre masculin. Et ainsi se déroule le dialogue :
Toi : on sort ce soir ?
Moi : oui, mais je n’ai rien à me mettre. Je voudrais bien mettre celle-ci mais je ne peux pas
Toi : pourquoi pas ?
Moi : regarde, elle est trop courte, sans manches
Toi : Qu’est-ce que tu racontes ? on est en 2018 ! tu te fais des idées, n’y a personne qui te regarde, mets ce que tu veux
Moi : …(dans ma tête) non justement, je ne peux pas mettre ce que je veux.
 
Et le fait que toi en face, tu ne te rendes pas compte, que tu n’imagines pas que notre différence de genre crée pour moi des situations inconfortables, agressives et difficiles et qu’en plus lorsque j’en parle, tu diminues, voir renies mon expérience va fausser notre dialogue.
Autre exemple. Moi, de statut social financièrement privilégié et toi, de statut social plus modeste.
Moi : on va au restau ce midi ?
Toi : je ne peux pas aujourd’hui. C’est trop cher pour moi le restau
Moi : T’exagère ! le menu n’est qu’à 20 dinars
Toi : … (dans ta tête) j’exagère, (rires)
 
Ici également, d’un côté, il y a l’aveuglement face à la différence et le déni complet de l’expérience de l’autre, du fait qu’il puisse se sentir isolé par les circonstances de sa vie, et réduire ses réflexions à des chimères. Entre parenthèse, je pense que le mot « exagérer » est l’un des mots les plus dangereux lorsqu’il est utilisé sans aucune caution.
Troisième situation, celle-là plus personnelle et plus récente : Une amie me propose de m’offrir des chaussures, je lui laisse le choix de la couleur. Toute contente, elle m’annonce qu’elle m’a pris des chaussures couleur chair. Moi justement, n’ayant pas de chaussures de cette couleur dans mon armoire, je suis aussi heureuse de recevoir un tel cadeau, jusqu’à ce qu’elle me l’apporte et que je le vois. Ma joie retombe comme un soufflé, parce que pour moi, les chaussures sont marrons très clair, voire roses. Pour moi, couleur chair, c’est marron foncé, comme la couleur de ma peau. Comment expliquer à mon amie sans la blesser, qu’elle vient là de démontrer son « privilège de personne blanche », sans qu’elle ne se sente accusée ou acculée ?
Comment te dire ? j’aimerais bien moi aussi avoir ce privilège de vivre dans un monde où je pense que mon genre, ma couleur de peau, mon patronyme sont une référence universelle, LA référence pour tout le monde autour moi, et que cela ne me fasse me poser absolument aucune question.
Comment t’expliquer que je n’ai pas, comme toi, le loisir de sortir de chez moi sans avoir murement réfléchi à ce que je vais mettre, non pas par coquetterie mais parce que je dois passer inaperçue, ne pas me faire remarquer par ceux qui se sentiraient offensés par mon statut de femme. Comment t’expliquer que moi aussi je voudrais bien sortir seule et me balader à une certaine heure, mais que ce que je veux n’a aucune importance face à ce que je risque, parce que je suis femme ? Comment t’expliquer les commentaires, les attouchements, les sifflements que j’ai fini par intégrer et trouver normal ? Du coup, comme beaucoup de mes compagnes, j’ai élaboré des stratégies. J’ai un style de vêtements pour aller au marché, un style de vêtements pour aller au bureau, un style de vêtements pour sortir avec les amis et un style de vêtements pour sortir avec toi. Ce sont des armures que je mets chaque matin avant de sortir. Ces armures ne sont pas moi, ne montrent pas qui je suis vraiment, elles sont devenues un réflexe de protection.
Comment t’expliquer le désarroi de ma copine enseignante qui tout à coup a ses règles (oui, oui, il faut en parler) et est obligée de vivre des heures d’inconfort, de mal-être et parfois de douleur, parce qu’elle ne peut pas quitter sa classe, et rien n’a été prévu pour elle et pour toutes les autres. Les hommes n’ont pas leurs règles donc…tant pis !! Encore une de ces choses naturelles pour lesquelles il faut élaborer des stratégies pour rentrer dans la norme.
Comment t’expliquer que je n’ai pas comme toi, le loisir d’avoir un patronyme et de ne pas le changer selon les situations qui se présentent à moi ? Le nom et prénom que tes parents t’ont donné, tu ne t’es jamais posé la question de savoir si les autres vont l’accepter ou pas. Tu as ton nom et tu l’utilises, point. Mon patronyme, premier symbole de mon identité, de l’identité de chacun de nous est régulièrement remis en cause. Cela aussi, j’ai fini par l’intégrer, et il fait aussi partie des stratégies que j’ai mis en place pour pouvoir appartenir à un groupe ou à un autre. Parfois, je suis Arlette Badjeck, parfois je suis Arlette Ngo Badjeck, quelque fois je suis Arlette Bourreau, en général je suis Arlette Badjeck-Bourreau. Tout dépend de qui me pose la question. Un employeur m’a déjà demandé d’enlever une partie de mon patronyme (le Ngo), pour que ce soit plus simple pour tout le monde. Je me suis fait pareil refuser un boulot à cause de ce même patronyme. Quand je veux obtenir de l’administration un service rapide, je suis Arlette Bourreau. Tout cela, je ne l’invente pas, c’est du vécu. J’en souri en général, mais lorsqu’on y réfléchi, ce sont des micro-agressions que je subi chaque fois que la personne en face de moi me demande de changer d’identité pour son confort à elle.
Outre mon patronyme, mes cheveux également semblent stresser un bon nombre de personnes. Un employeur (le même) m’a fait me couper les cheveux il y a 15 ans de cela. J’étais plus jeune, c’était une des conditions pour que j’obtienne la promotion qui m’était promise. Mes cheveux apparemment n’allaient pas plaire aux clients. Je voulais la promotion, je me suis rasé le crâne. Plus récemment, il y a trois mois, en pleine réunion, un de mes supérieur hiérarchique a cru bon de me pointer du doigt, moi et mes cheveux. Je n’ai pas réagi, preuve que ce genre de chose est également bien intégré en moi. Il s’est excusé à part après tout de même.
Je ne te raconte pas tout cela pour me plaindre. Je ne suis pas la seule à qui ce genre de chose arrive quotidiennement. Beaucoup de femmes, de femmes noires vivent ces mini-agressions au quotidien. Ces violences sont tellement devenues standard qu’on ne les souligne même plus, on n’en parle plus. C’est devenu normal. Pourquoi ? Parce qu’en face, on entend le sempiternel « tu exagères » « ce n’est pas grave » « ça arrive à d’autres » « il y a pire que ça ».
On renie, on dénie, on refoule la problématique, parce qu’en tant qu’homme, en tant que personne blanche, on se sent obligé de se justifier, voire de justifier les actions de nos ancêtres. « Oui mais maintenant ça a changé, les gens sont plus ouverts ! » « Oui mais toi tu n’as pas connu, l’esclavage, ni la colonisation (sous-entendu que je ne devrais pas me plaindre de la situation socio-politique actuelle vu que je n’ai pas été touchée dans mon corps) » « oui mais c’est loin ça, ce n’est pas moi, je n’ai pas fait tout ça ! (Sous-entendu, ne t’adresse pas à moi pour ces sujets, je n’ai rien à y voir, je ne veux rien voir) »
Comment te faire comprendre que ce n’est pas toi personnellement qui est mis en cause ? comment te faire comprendre que tout ce que je veux, c’est que tu me donnes l’espace de m’exprimer, d’exprimer mes sentiments, sans me juger, sans me dire comment je devrais me sentir, et sans me dire comment je ne devrais pas me sentir ? Comment te dire que je ne te demande pas de prendre la responsabilité de tout cela, mais que je te demande juste de reconnaitre et d’admettre que même si toi personnellement tu n’y es pour rien, nous vivons dans un monde où tu es privilégié parce homme et parce que blanc.he et que pour cela, nous ne serons jamais traités ni reçus pareil ? Il n’y a pas à se sentir coupable, ni à se justifier, ni à s’expliquer.
Comme je ne veux pas voir le regard étonné, puis confus, puis désolé, puis explicatif en face de moi lorsque ces questions sont abordées, alors je n’en parle pas. Face à certains commentaires à l’emporte-pièce, je me tais. Face à certaines remarques blessantes, j’ignore. Parfois même, je souri, et je trouve même des excuses à certains comportement. L’ignorance, vois-tu, si je devais réagir chaque fois, etc.
Au-delà de tout cela, la question que je me pose, c’est celle de l’authenticité de mes relations. Suis-je vraiment moi-même si je ne peux partager avec toi une partie de ma vie, si je ne peux pas tout te dire par peur de te heurter ou par peur de rendre cela inconfortable pour toi ? Si je ne peux pas te confier mon ressenti, que tu le juges pertinent ou pas ? Nos relations sont-elles vraies ? Si je ne peux pas trouver en toi un refuge, nos relations seront peut-être vraies, parce que nous partagerions certainement beaucoup d’autres choses (nos identités ne se résumant pas à nos genres ou nos couleurs de peau), mais seront-elles entières ? D’ailleurs, est-ce nécessaire dans ce cas d’avoir des relations entières ? si elles sont vraies ça peut suffire non ?
Pour en revenir du coup à la notion de fraternité et de sororité, la question qui se pose donc est en tant qu’ami.e, penses-tu (la question se pose également pour moi, t’inquiète) à l’espace que tu donnes à ton ami.e pour être lui-même ou elle-même ? Sommes-nous des gens à qui nos proches peuvent se confier, à cœur ouvert, sans jugement, sans qu’on ne retourne la problématique contre eux ? et nous, sommes-nous vrais et authentiques dans nos relations ? peut-on vraiment se confier, dire ce qu’on ressent ou ce qu’on pense ?
J’aurai voulu parler de la manière dont Serge et moi abordons la notion de privilège à la maison avec les enfants, et comment nous parlons de leurs deux cultures. Mais j’ai déjà beaucoup écrit (mon article le plus long je crois). Une autre fois, sûrement.
Merci de m’avoir lue, j’espère avoir répondu à tes questions 😊.
Ta sœur de cœur,
Arlette

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